News Press + AFP
vendredi 12 mars 2010
NewsPress et vous
Communiqué

Une interview révélateur de Nicolas Sarkozy : Le mentir-vrai !

Blog de Pierre Moscovici - 03/07/2009 12:20:00

Intéressante interview de Nicolas Sarkozy dans le « Nouvel Observateur » - je ne résiste pas à l'envie de lui consacrer un bref billet.

Oui, cet entretien est révélateur. Non parce qu'il apprendrait quoi que ce soit de la politique conduite par le Président de la République : on ne trouvera dans ces huit longues pages aucun scoop, en réalité aucune information. L'intérêt de ce papier est ce qu'il dit de Nicolas Sarkozy... et du « Nouvel Observateur ». Le choix du grand hebdomadaire de la gauche réformiste pour cette confession ne doit bien sur rien au hasard. De la part du Chef de l'Etat, il s'agit du prolongement logique de sa démarche d'ouverture et de « triangulation ». Il veut montrer sa capacité à dialoguer, sa largesse d'esprit, sa disponibilité pour absorber les idées des autres. Il cherche aussi à changer son image, à l'adoucir, à désarmer l'hostilité de la gauche. Plus surprenante est l'option retenue par la direction du « Nouvel Observateur » - qui n'a pas fait l'unanimité au sein de la rédaction. Evidemment, cette discussion ne vaut pas caution, ni ralliement. Notons qu'elle est menée sans agressivité : la lecture ne donne pas l'impression que le Président ait été en quoi que ce soit mis en difficulté, ou sur le gril, l'échange semble avoir été courtois et de bon aloi. L'hebdomadaire peut aussi sembler réussir un bon « coup » : doper ses ventes, sans doute, se poser aussi en chef de file de l'opposition au moment où le Parti socialiste se cherche. Mais enfin, je ne puis me retenir d'éprouver la sensation, mitigée, que cette formidable tribune offerte à Nicolas Sarkozy le sert, et ça ne m'enchante pas.

Nicolas Sarkozy a-t-il changé ? C'est la seule question qui se pose après cet exercice bien mené. C'est, clairement, ce que le Président cherche à faire croire. Car cette interview s'inscrit dans une séquence du « story telling » élyséen, déroulée tambour battant depuis le succès - relatif mais effectif - de l'UMP lors des élections européennes du 7 juin. Un nouveau Sarkozy serait né : cultivé et attentif aux intellectuels - « le Point » l'écrit cette semaine après l' « Express » il y a 15 jours - ayant pris de la hauteur - c'était le sens du discours de Versailles - et maintenant apaisé, présidentiel et capable - qui l'eût dit - de reconnaître ses erreurs. Le but essentiel de l'interview au « Nouvel Obs » est en effet d'enterrer le candidat brutal d'avant 2007 et le Président bling-bling du début du quinquennat. Le Chef de l'Etat admet qu'il y a toujours du vrai dans les critiques, regrette la nuit du Fouquet's, présente - presque - des excuses à Laurent Joffrin, le directeur de « Libération », qu'il avait apostrophé en janvier 2008, déplore le procès du « Sarkozy je te vois », jure qu'il gardera les « casse-toi pauvre con » et autres interjections pour l'intimité. Evidemment, on ne se refait pas, et il y a tout de même quelques coups de patte - pour Dominique de Villepin, avec qui le duel ira jusqu' au dernier sang, pour Rama Yade à qui il ne pardonnera sans doute jamais sa défection des européennes - mais l'ensemble est doux, humble, consensuel. En un mot touchant.

Que faut-il en penser vraiment ? N'excluons pas, d'abord, que Nicolas Sarkozy ait vraiment, en partie au moins, changé. Il fait allusion, à un moment de son interview, à sa vie personnelle : il paraît plus heureux, chacun souligne l'influence de son épouse, pourquoi le nier ou s'en plaindre ? Il est vrai aussi que la fonction présidentielle - terrible épreuve, formidable école - transforme fatalement son titulaire. Pareille transformation - toute chose étant égale par ailleurs, bien sur - s'est opérée sur François Mitterrand et Jacques Chirac : le profil de tout Président devient à la fois plus tranchant et plus monarchique au fur et à mesure de l'avancée de son mandat. Ne soyons toutefois pas dupes. Nicolas Sarkozy reste le combattant politique, le Président maître de tous les pouvoirs, l'homme de droite souvent dure que l'on connaît. En effet, il ne renie rien de sa politique, qu'il assume au contraire avec cette rhétorique plate de l'évidence qu'il affectionne : le paquet fiscal, encouragement au travail et incitation au pouvoir d'achat, la sécurité, gage de la paix sociale, la réforme des retraites, qu'il mènera à bien. Il retouche sa personnalité mais pas son action. Celle-ci, bien sur, a été infléchie. Mais ce n'est pas un tournant idéologique qui l'explique, c'est la crise. Le Président ne partage rien - il se contente de dire qu'il ne « déteste pas » François Fillon, qu'il a « nommé », on a connu plus chaleureux - il revendique la désignation des patrons de l'audiovisuel public. En somme, s'il veut se présenter comme le garant de l'ouverture, il limite celle-ci au débauchage de personnalités, sans l'étendre à l'essentiel, aux idées. En vérité, Nicolas Sarkozy est entré dans une nouvelle phase, de sa vie privée sans doute - ça le regarde - et de son parcours politique aussi - ça nous préoccupe : il va chercher sa réélection à la fois à droite - où il a consolidé son électorat, son socle, et au Centre - il veut priver un François Bayrou exsangue de tout oxygène, et éviter la constitution d'un front contre lui. Ce faisant il singe, sans l'avouer, la démarche du François Mitterrand de la « France unie », dont il a annexé le neveu.

La manoeuvre n'est pas d'une grande finesse, elle n'est pas maladroite non plus. Puisqu'il l'autorise, je peux lui dire « Sarkozy, je te vois » : tout ça est un peu cousu de fil blanc. Avec la couverture du « Nouvel Obs », le Président veut s'acheter une virginité. Il sous-estime, je crois, la mémoire des Français, leur intelligence aussi. Mais c'est bien tenté et pas mal exécuté. En réalité, il me fait penser à l'expression d'Aragon sur le « mentir-vrai ». Il a, c'est incontestable, appris sinon changé. Mais chassez le naturel, il revient au galop : le vrai Sarkozy n'est jamais loin, et il ressemble toujours furieusement au Président... de l'UMP, qui vient de nommer un gouvernement de combat en vue des régionales. La clé est là : Nicolas Sarkozy vient, dans les colonnes du premier hebdo de la gauche, de déclencher sa campagne présidentielle de 2012. Il faudra, pour l'affronter avec efficacité, à la fois tenir compte de ce qui évolue et se souvenir de ce qu'il demeure.